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« Mai 68, ta grand-mère sur les barricades » titre en mai 2018 un magazine pour adolescents revenant sur ce mouvement 'mythique' portée par une jeunesse aujourd'hui vieillissante. Dans le feu d'une étrange commémoration – non officielle mais ça y ressemble beaucoup –, la France se rengorge dans son image de pays libre et révolté. Le poing levé toujours, quitte à avoir des crampes : 50 ans c'est long !

Rappelons que ce glorieux printemps prend en partie naissance dans les dortoirs universitaires, au sein d'une France corsetée, où la jeunesse s'insurge entre autres contre le vieux modèle patriarcal muselant sens et hormones, contre les inégalités entre les sexes, contre la non mixité, contre, contre, contre, et surtout pour sortir des vieux costumes d'un monde étriqué, prônant au-dessus de tout la libération du désir. Rien que ça.

La révolution sexuelle doit concerner tout le monde, hommes et femmes, s'appuyant sur la découverte d'une nouvelle sexualité décrite comme « libre joyeuse et expérimentale ». Pourtant dès ces années-là, l'égalité est encore et toujours égratignée. Avant tout, les femmes sont sans surprise reléguées au silence et à la cuisine. « Qu'est-ce qui est le plus long à faire cuire, s'insurgent ainsi certaines, le steak d'un révolutionnaire ou le steak d'un bourgeois ? ». Heureusement, quelques-unes ne vont pas l'entendre de cette oreille, vont fonder le MLF. Et la pilule et le droit à l'avortement arrivent dans les années 70, socles fondamentaux de la liberté des femmes. Grande gratitude à celles qui ont alors marché et agi. Une voix, celle particulièrement précieuse de Mme Simone Veil, qui s'élève dans un discours mémorable face à une assemblée d'hommes pétrifiée et hostile, suscite l'admiration. Mais de révolution sexuelle qu'en est-il ? Sous couvert de libération des corps, dès les années 70, vont être commis des abus en tout genre, vont être mises en scène des images répétées dans le cinéma et la publicité de femmes dominées, va être finalement affirmé un libertinage à l'odeur très virile.

Il est aussi communément admis, dans cette France qui tour à tour aime et déteste ses légendes nationales, que mai 68 est un échec politique oui, mais une réussite sociale et culturelle, ouf. Mais où est la réussite pour les femmes ? Est-ce que leur désir leur appartient ? Le corps de la femme a t-il été libéré, lui, avec mai 68 ? Libéré d'un regard qui le juge, qui le condamne ? Libéré d'un désir imposé ? Englué dans des concepts d'esthétisme, le corps de la femme est affiché tel un vulgaire objet de consommation pour la joie et le bonheur de tout un chacun, mais à son grand désespoir à elle. Du slogan de mai 68 « jouir sans entraves » reste de fait l'autorisation sans vergogne pour les hommes de mettre la main aux fesses. Si persistait le moindre doute, les événements récents touchant à la libération de la parole des femmes lui assènent le dernier coup. Toutes ces femmes qui courageusement disent l'inacceptable, crient leur colère face à la violation de leur intégrité physique, si elles libèrent enfin un monde étouffé, disent aussi que rien n'a changé dans la sphère des relations entre hommes et femmes.

Plus loin encore, mai 68 semble avoir porté atteinte au NON des femmes. De quel NON avons-nous hérité de ces années de révolte ? Un NON de défense, de protection de son espace ? De protection, vraiment ? Voilà donc les femmes dans une France libertine où la jouissance est presque devenue obligatoire, « orgasmes, vos papiers ! », sans possibilité de refuser, d'affirmer leur propre désir. Ce NON est également piétiné par les révoltées d'hier qui aujourd'hui, fortes d'une légitimité post soixante-huitarde, tentent de fermer la bouche à ces femmes qui dénoncent. Quelques célèbres actrices, écrivaines, philosophes, en réaction au mouvement #MeeToo, écrivent une tribune lamentable réclamant le droit d'être importunées. Comme si ce fameux printemps les avait enfermées dans le monde de l'homme, soumises à son regard pour exister, les avait maintenues dans la compromission et le silence. A quoi donc se réduisent ces femmes, annulant une unité féminine si rare, coupant en plein vol un mouvement essentiel pour les jeunes filles aujourd'hui ?!

Mai 68, c'est aussi l'essor de la psychanalyse, sa démocratisation, et là encore la libération sexuelle pour les femmes n'est pas au rendez-vous. Et si le père de la psychanalyse, c'est à dire de la sempiternelle version machiste du monde, qui s'est autorisé à poser la question « mais enfin que veulent-elles ? », si réellement n'y comprenant rien s'était trompé de question, et la retournant vers lui-même s'était demandé « mais enfin qu'est-ce que je lui veux ? », nous aurions peut-être aujourd'hui devant nous un homme plus libre. Un homme débarrassé un peu de la pulsivité de son désir et de la pensée obsessionnelle du corps de la femme. Et une femme capable de faire face à la barbarie.

Nous sommes au troisième millénaire. Quelle version alors laisser à cette humanité naissante pour que le futur ne ressemble en rien à notre passé si peu évolué ?


J'ai longuement marché dans des traditions ésotériques, spirituelles, cherchant une autre mystique que celle rencontrée dans l’enfance. Je cherchais un autre message, ignorante que quelque soit le message donné, il était vidé de sa substance nourricière que je cherchais tant à recevoir, celle dont j'avais tant faim et soif que j'étais presque prête à tout pour m'y plonger.

On m'a fait des promesses personnelles, une vie meilleure dans l'au-delà, rencontrer le divin dans des ascèses, dans des temples de multiples obédiences.

Chargée jusqu'à l'épuisement, me croyant investie d'une mission sacerdotale, j'ai accumulé les lectures et expériences dans l'espoir d'arriver quelque part.


Cette quête sans fin, je m'y suis brûlée.

Je n'ai rencontré aucune oasis sur ma route pour apaiser la tristesse de mon âme, mais une eau stagnante, quelques extases, des refuges, et les semblants de quelques pouvoirs magiques dont je devenais craintive.

Qu'avais-je donc perdu en chemin pour taper aux portes de toutes ces traditions, courant et m'épuisant derrière un Saint-Graal de plus en plus inaccessible, m'éloignant de la possibilité sans promesse d'un mystère dont je me languissais ?

Peut-être parce que totalement égarée, au bord de la folie, par un geste de pitié et d'amour, par la loi des coïncidences, on m'a tendu la main, et comme, malgré la perte de moi, il me restait un peu de bon sens, je suis rentrée ailleurs.


Là, on m'a ouvert l'espace, celui de mon propre corps, celui-là même que j'avais oublié, maltraité, sur mon long chemin d'errance.

On m'a lavée avec une patience, une tendresse infinie qui continuent de me bouleverser chaque jour un peu plus. Affolée de tant de soins, habituée à cheminer seule et à préférer le ciel à la terre, je commence à me laisser faire, pour que soit calmée la fièvre des années de recherche et je garde, comme une aide précieuse et indispensable, la crainte de ne pas être à la hauteur de ce rendez-vous.

On m'a ouvert l'espace, mon corps, et l'étonnement est si grand que j'aime à répéter ces mots. Au creux de moi la résonance est délicieuse, charnelle.

On m'a rendu mon corps, ouvrant patiemment un espace, lui, seul intermédiaire, pont, entre différents mondes, sans que personne, moi compris, ne puisse interférer.


Il m'a semblé, tant la route fut longue, traverser la nuit des temps pour faire cette rencontre, celle d'un temple unique, duquel aucun dévot, guru, prêtre n'a la clef.

Un royaume où je vis, je respire, j'aime, je crée ; un lieu que je commence à visiter et dont me faire adopter ; un espace cloisonné où je n'entre pas comme dans un moulin. J'y entre avec respect, tendresse, passion sans déranger son silence ou ses rires, en écoutant s'il est opportun d'y parler fort ou de chuchoter, d'y pleurer ou d'y gémir, à l'abri de tout regard inquisiteur et punitif.

Un espace enfin ouvert, et là dans cet espace quelqu’un marche tandis que je suis assise chez moi, collée à la sensation de mon corps que l'on m'a donnée.

Quelqu'un marche et inaugure cet espace avec l'émerveillement d'un nouveau-né.

J'entre comme un animal qui désire être apprivoisé aspirant à un contact jusque-là inconnu, charnel, païen, amoureux, en dehors de ce que toutes les anciennes traditions m'avaient promis, m'éloignant d'un grand rêve, la rencontre avec mon corps.


La tendresse, est-ce un mot qui ne s’énonce pas souvent ou est-ce un mot que je n’énonce pas souvent ?

Je remarque même une hésitation à écrire ou à prononcer ce mot comme si j’allais être immédiatement emporté par un raz-de-marée de sensiblerie ou comme si cela me faisait courir un risque d’émasculation spontanée.

Pourtant, au-delà des timidités et des maladresses que j’éprouve encore à propos de la tendresse, je constate la puissance de ce mot et de l’émotion qu’il désigne.

Il me suffit de l’évoquer à l’intérieur de moi pour annihiler et stopper instantanément des sentiments négatifs lorsque je commence à en éprouver.

Cette évocation est souvent associée pour moi à des images de rencontres ou de situations où sa présence était palpable : ce sont des sourires et des regards d’enfants, d’amis ou d’animaux.

La plupart du temps, ce sont des histoires sans paroles où l’évidence de la rencontre avec l’autre se fait sentir.

Et, dans cet instant où j’évoque la tendresse, il se fait aussi sentir la présence de mon corps et de son cœur qui bat et envoie sa chaleur jusqu’au bout de mes doigts et de mes orteils.

Ce retour au corps me ramène alors à ma propre grandeur d’humain et me fait percevoir avec efficacité le ridicule d’une situation dans laquelle ma personnalité aurait pu m’amener à perdre mon temps et mon énergie en gesticulation inutile.

Ainsi, le regard tourné à l’intérieur vers cet énorme « phare » qui est la tendresse, il me suffit d’un mot, d’un geste ou d’une pirouette pour renverser une situation qui semblait mal engagée.

Avec mes tendres remerciements pour cette puissante tendresse !